14/11/2005

 SARAKAWA: vérité ou mensonge ?

Le mensonge de Sarakawa

Extrait de l’œuvre du combattant Andoch Nutepe BONIN « LE TOGO DU SERGENT EN GENERAL »

 … Fin Novembre 1973, sur la pression du Maroc, deuxième producteur mondial du phosphate après les Etats-Unis d’Amérique et par la suite le boom pétrolier, le prix du phosphate a flambé de 14 dollars à 42 dollars la tonne. Le directeur qui croyait bien faire, en informa très rapidement Gnassingbé qui en fut plutôt mécontent, furieux même, parce qu’il aurait souhaité que cela restât secret entre lui et son escroc de « conseiller économique ». Car, depuis qu’à la suite du rachat par le Togo des actions de Grace (NB: autre actionnaire de la CTMB), la CTMB a payé une forte somme à Gnassingbé, il commença à rêver et comptait bâtir sa fortune sur le phosphate.

Avec cette nouvelle situation, la flambée du prix du phosphate, Gnassingbé a décidé d’agir rapidement. Il convoqua les représentants de la CTMB qu’il informa de sa volonté de porter la participation du Togo dans la société à 51% et de faire assurer par le Togo la marketing du phosphate. Ce dernier aspect de la chose lui a été conseillé par son conseiller économique, lequel lui a fait croire à l’établissement d’un pont d’or. Les négociations ont été encore une fois longues mais secrètes, directement entre Gnassingbé, assisté de son conseiller occulte et la CTMB. Pour le corrompre et l’amener à ne pas insister à faire assurer la commercialisation par le Togo, 1 milliard 500 millions de francs CFA lui ont été proposé, mais Gnassingbé en voulait plus : 3 milliards pour abandonner, et l’idée de la commercialisation du produit par le Togo, et la prise d’une participation majoritaire. Après une longue réticence de la CTMB à payer à Gnassingbé les 3 milliards, et Gnassingbé insistant sur son chiffre, ou bien il mettait à exécution ses menaces, la CTMB, coincée, a fini par accepter de payer la somme. L’accord obtenu, Gnassingbé voulut célébrer l’événement. Pour ce faire, il organisa dans la nuit du mercredi 23 Janvier 1974, un grand dîner au camp militaire de Lomé. Au cours de ce dîner, il annonça une amnistie générale aux exilés


politiques, les invitant à rentrer « pour construire le pays dans la concorde et l’unité ».

Cet appel au retour au bercail lancé le 23 janvier, Gnassingbé avait proposé la date du samedi 2 février pour accueillir et recevoir ces « enfants prodigues » dans l’amitié et la fraternité. Cette invitation aux exilés politiques à rentrer était un moyen génialement trouvé par Gnassingbé pour couvrir son escroquerie. brader le phosphate, l’unique richesse du pays contre une amnistie-attrape-nigauds. La preuve est bien là qu’ après son retour, ayant déjà eu cet accident derrière lequel se cacher, on entendit plus jamais parler de l’amnistie générale.


La fête pour célébrer les 3 milliards de Gnassingbé ayant commencé le mercredi 23 janvier par le grand dîner dont nous avons parlé, elle devait continuer le lendemain 24 à Pya. Gnassingbé devait donc quitter Lomé le jeudi 24 avec un DC3 de l’armée. Ce petit avion prenait un maximum de 14 passagers et deux membres d’équipage, le pilote et le copilote mécanicien. Mais comme la logique cartésienne n’a rien de semblable avec le raisonnement bantou, comme nous l’avait prouvé l’incident de la viande putréfiée et puante de l’hippopotame, les normes internationales de l’aviation n’ont pas de valeur dans le monde hasardeux du primaire Gnassingbé Etienne. Le matin du départ de Lomé, ce jeudi 24 janvier, il se trouvait à l’aéroport plus de personnes désireuses de voyager que l’avion ne pouvait prendre. Outre des quatorze personnes ayant trouvé des sièges dans l’avion, cinq autres ont réussi à s’introduire dans l’appareil causant une rupture dans l’équilibre en vol de celui-ci(..).

En dehors de la surcharge de l’avion, il y a un autre élément, aussi grave, tout aussi capable de causer un accident : la piste de fortune de Sarakawa. Jusqu’ à tout récemment, il n’y avait pas d’aviation dans les environs de Pya. Pour les week-ends de Gnassingbé dans son village natal, une piste a été déblayée dans les environs du hameau de Sarakawa, hameau situé à une douzaine de kilomètres de Pya. Cette piste est encaissée dans la montagne et on la prend à son début dès la limite de décrochage. Or avec la surcharge, l’équilibre ayant été rompu tout au long du vol, il n’a pas été possible au pilote d’amorcer le décrochage à sa juste limite.

Au moment de l’atterrissage, l’appareil avait perdu son équilibre et à 50 mètres d’altitude, avait chuté pour s’écraser au sol. Comme nous l’avons dit, outre les quatorze personnes assises, cinq autres étaient debout parmi lesquelles le commandant Bertrant Delaire, conseiller militaire du Président de la république. Des cinq personnes qui étaient debout, quatre moururent ainsi que le pilote, le capitaine Cattin et son copilote. En dehors de légères égratignures, toutes les quatorze personnes assises et ayant mis leur ceinture de sécurité ont toutes survécu à l’accident. Parmi elles Gnassingbé Etienne. Mais le fait que personne parmi tous ceux qui avaient une place assise ne fut même pas grièvement blessée, n’avait pas empêché Gnassingbé le mythomane de demander à ses gens de crier au mystère. Il serait le seul miraculé et aurait même été sauvé par des anges.(…)

Quelques jours plus tard fut organisé une grande mise en scène sur le retour triomphal de Gnassingbé. L’accident a eu lieu le jeudi 24 et il en était suffisamment indemne pour pouvoir retourner le lendemain même à Lomé. D’habitude, en quittant Lomé pour Pya le jeudi, il en revient le dimanche matin. Mais pour sacraliser l’événement et accorder plus d’audience au mythomane, le temps eût été trop court pour réaliser leur projet si Gnassingbé devrait retourner à Lomé trois jours seulement après l’accident

Il fallait bien organiser ce retour-là pour qu'il soit "triomphal" comme on le prétend aujourd'hui." 

 

LE RETOUR TRIOMPHAL ET LA NAISSANCE DE L'ANTI-IMPERIALISME

Le mot d’ordre de l’anti-impérialisme est né après l’accident d’avion de Sarakawa qui a failli coûter la vie à Eyadéma. Cet accident constituera une véritable aubaine dans l’escarcelle de la stratégie du pouvoir d’Eyadéma, qui à dire vrai, avant le 24 janvier 1974 (date de l’accident), se contentait plutôt de gérer l’ordinaire au quotidien.
Le lieu-dit Sarakawa, pour les dirigeants du parti unique, deviendra évocateur de la "victoire" d’Eyadéma sur les "impérialistes français" qui ne songeraient qu’à spolier le peuple togolais de sa richesse : le phosphate.
En 1973, le prix du phosphate fait un bond, en général sur le marché mondial. Le 10 janvier 1974, le Président fait part officiellement de son intention de nationaliser. Le 24 janvier, le DC-3 qui transporte Eyadéma et quelques personnalités du monde politique, s’écrase à Sarakawa dans le Nord. Conséquence de la guerre entre Eyadéma et la Compagnie Togolaise des Mines du Bénin (CTMB) ?
Au début de l’histoire de la compagnie minière, l’Etat togolais détenait de façon quasi symbolique, 1% du capital de la CTMB. Cette compagnie était chargé de l’exploitation et de la commercialisation des phosphates de Kpémé (Sud du Togo). Un pour cent ? Certes, comme il est de bien entendu, au moment de la conclusion de la convention qui a eu lieu en septembre 1957, entre le Togo et la CTMB, le pays était sous mandat des Nations-unies, avec comme tuteur la France. Ainsi donc en pratique, la conclusion de l’accord, a été pour ainsi dire, une affaire franco-française. Par ailleurs, l’une des clauses de la convention précisait que le Togo ne devait détenir plus de 25% du capital de la CTMB. Mais le 28 novembre 1972, l’Etat togolais rachetait les parts libérées par un actionnaire ayant pour nom , M. Grâce. Le pays portait ainsi sa part à 19,9%.
En Afrique d’une façon générale, les années 70 verront la montée des nationalisations. L’Etat togolais décide de porter sa part au capital à 51%. Refus net de l’administrateur délégué de la CTMB. Il se réfère à la Convention. Sur l’insistance du président Eyadéma d’augmenter la participation du pays au capital de la CTMB, M. Max Robert, administrateur, aurait tenté de corrompre Eyadéma en lui proposant des pots de vin : entre 1 et 4 milliards de F CFA. « Non ! », aurait dit le président Eyadéma. Après le crash de Sarakawa, le 24 janvier 1974, le président Eyadéma nationalise tout simplement les minerais de phosphate.
L’histoire et la Conférence nationale souveraine (juillet-août 1991) a prouvé, dossiers à l’appui, que le général Eyadéma, son entourage (local ou étranger) et les barons du RPT se sont enrichis grâce à ce minerai. Le phosphate a servi aussi à développer la région de la Kara au détriment des régions sud en général, et de Kpémé (contenant le gisement) en particulier.
En 1996, la CTMB sera sur la longue liste des sociétés privatisables. Eyadéma a prôné l’indépendance économique dans les années 70. Les années 1996-1997 constituent l’ère des privatisations ordonnées par les instances économiques internationales.

Les encenseurs et les hagiographes d’Eyadéma découvrent à travers le crash d’un avion, un filon riche en affabulations. La thèse de l’Impérialisme qui chercherait à liquider Eyadéma, pour cause de phosphate, était tout à fait crédible à cette époque pour une grande partie de la population. Les Togolais apprendront bien plus tard, qu’une simple défaillance technique était à l’origine de l’accident. L’avion aurait été surchargé de victuailles et de bonnes bouteilles, dans le but de poursuivre la fête de la Libération (13 janvier), dans le village natal (Pya) du président Eyadéma.
Au lendemain du 24 janvier 1974 (date de l’accident), Eyadéma répondra au doux surnom de «Miraculé-de-Sarakawa ». Quant au lieu-dit Sarakawa, il deviendra un lieu de pèlerinage où les fidèles d’Eyadéma et les représentants du parti unique, viendront immoler moutons et autres coqs blancs à même les débris d’un appareil qui fut autrefois un DC-3.
Le chercheur, Comi Toulabor, a remarqué une floraison de 
blanc au mémorial de Sarakawa. Il analyse : «Le blanc, signe de la victoire et de la pureté, purifierait pour de bon, le général E. Eyadéma de son péché originel, le meurtre de S. Olympio, et l’élèverait à la splendeur du monarque de droit divin. » [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala , Paris, 1986, p. 117.]
La quête des attributs de monarque par Eyadéma, se trouve dans divers chants du RPT, notamment dans celui en éwé dont voici le refrain :

N’aie crainte, Président Eyadéma,
Dieu t’a coiffé d’une couronne de roi.
N’aie crainte, Président Eyadéma,
Le peuple est derrière toi.

Au cours de son voyage officiel au Togo en 1972, le président français, M. Georges Pompidou, avait déjà été désagréablement surpris de l’embrigadement politique de la population. «Pompidou retire une mauvaise impression des démonstrations de la jeunesse encadrée, des slogans scandés à la gloire d’Eyadéma, dans lesquels il entend des réminiscences de «Heil Hitler ! » [...] la situation du Togo restera marquée par des manifestations d’autoritarisme fascisant. » [Gaillard (Ph.), Foccart parle 2, Faillard/Jeune Afrique, 1997, p. 156.].
Au-delà de cet accident d’avion, Eyadéma va enfin trouver l’occasion d’asseoir sa politique jusqu’alors sans socle réel. Et le «Retour triomphal» (retour à la capitale, le 2 février 1974, après l’accident), va constituer un des événements les plus médiatisés de l’Histoire du Togo.
Etienne Eyadéma mettra près de 24 heures de Pya à Lomé, avec des arrêts dans plusieurs localités pour se soumettre aux rites des libations. L'accueil sur le long du parcours est sincère. Il existe à cette époque une certaine tolérance vis-à-vis de la politique du président Eyadéma. Les détentions arbitraires et les assassinats politiques ne sont pas encore légion sous son régime. C’est en cette période de «victoire sur l’impérialisme» que naît la politique de l’authenticité. En ce qui concerne l’introduction du concept d’authenticité au Togo‚ l’amitié entre le président Eyadéma et son homologue Mobutu du Zaïre, y est pour beaucoup. Ce concept d’authenticité culturelle, consiste, grosso modo, en une recherche de sauvegarde de la culture africaine. Mobutu l’explique : «L’authenticité est une prise de conscience du peuple zaïrois de recourir à ses propres sources, de rechercher les valeurs de ses ancêtres afin d’apprécier celles qui contribuent à son développement harmonieux et naturel. C’est le refus du peuple zaïrois d’épouser aveuglément les idéologies importées. » [S.S. Mobutu, cité par B. Kabué, l’Expérience zaïroise, Paris, Ed. ABC, 1976, p. 203 ; cité par C. Toulabor, Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p.163.]
Pendant qu’il distillait de beaux discours contre les habitudes en provenance de l’étranger, le maréchal Mobutu accumulait et exportait à titre personnel, les biens du Zaïre vers l’Occident. Il y acquérait châteaux et propriétés diverses. «Quatre milliards de dollars accumulés en 32 ans. C’est le bilan de la dictature finissante de Mobutu, dressé, le 12 mai, par le quotidien économique britannique Financial Times [...], le journal dresse la liste de propriétés détenues par ce vieil ami de la France... Le château de Fond Roy, en Belgique, vaut 11,3 millions de dollars, la demeure portugaise Solear Casa Agricola est évaluée à 2,3 millions, celle de Savigny en Suisse, à 5,5 millions et la résidence de Cap-Martin atteindrait les 5,2 millions de dollars. Il y a encore dans cet inventaire, un appartement de 800 m2 au 20 avenue Foch à Paris, [...] En Suisse, de solides comptes en banque, tout comme à Paris, Londres et New-York, dont les montants et les gestionnaires ne sont pas cités. [...] Pendant ce temps, le budget zaïrois pour la santé s’établissait à 20 centimes (français) par habitant. » [Le Canard enchaîné, n° 3994, 14 mai 1997, p. 1.]
En ce qui concerne Eyadéma, cette politique de «retour aux sources», cette théorie de l’authenticité demeure dans les années 70, le thème politique principal autour duquel le régime brodera tous ses discours. Dans les faits, cette politique d’authenticité sera traduite par l’abandon des prénoms étrangers au profit de prénoms locaux. C’est aux lendemains de son retour «triomphal» de Sarakawa, que M. Eyadéma prend la décision de troquer son prénom «importé» : Etienne, contre Gnassingbé qui en principe est le nom paternel (de famille). La mue est consommée le 3 février 1974. Sur le papier, «Gnassingbé» prend dorénavant la place de «Etienne». Son «frère et ami» du Zaïre, Joseph Désiré Mobutu, ne s’appelle-t-il pas désormais, authenticité oblige, Mobutu Sese Seko Kuku Ngbengdu Wa Zabanga ?
En août de la même année, les hautes personnalités aussi bien civiles que militaires, décideront d’emboîter le pas au «Guide éclairé». Ils laisseront respectivement choir leurs prénoms importés au profit de prénoms locaux. Mais vu l’infime quantité de prénoms disponibles dans les «registres traditionnels» togolais, plusieurs et nombreuses mêmes familles se retrouveront avec un nom et un prénom identique, à l’instar d’un cousin proche ou lointain. Situation difficilement gérable pour l’administration, elle est aussi non digérable pour le citoyen. Action strictement volontaire au début, l’adoption des «prénoms authentiques» deviendra obligatoire en l’an 1976 à l’instigation du ministre de l’Intérieur, Yao K. Eklo. Toute délivrance de passeport, reste désormais subordonnée à la présentation de pièces ne comportant que des prénoms authentiques. Le plus étonnant, c’est de voir les : Amorin, da Costa, Lawson, Wilson, etc., qui avaient respectivement un patronyme originellement étranger, être obligés de cumuler leur nom à consonance étrangère avec des prénoms d’origine togolaise. « Mieux encore, les défunts, tels que le footballeur Edmond Apéti dit Kaolo et la star de la chanson Bella Bellow, sont amenés à recouvrer des prénoms authentiques dans leur tombe.» [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 174.]

L’optique d’authentification touchera aussi le nom des villes. Certaines, comme Anécho (au Sud) et Dapango (au Nord), deviendront respectivement Aného et Dapaong. Nombre de Togolais, notamment les prêtres Dovi et Amouzou sont critiques à l’égard de cette décision de changement de prénoms, qui force les fidèles à abandonner leur prénom de baptême. En tout état de cause, mis à part le cas singulier de l’ex-archevêque de Lomé, Mgr Dosseh vite tombé sous le charme de Gnassingbé Eyadéma, l’Eglise catholique du Togo a toujours lutté insidieusement contre le pouvoir dictatorial.
Les Loméens ont encore en mémoire, le sacre de l’Evêque d’Atakpamé, Mgr Kpodzro, qui avait été désigné par les instances catholiques pour remplacer un autre frondeur, l’Evêque Atakpa, d’Atakpamé, décédé. Eyadéma quant à lui voulait imposer son propre candidat. Refus de l’Eglise. Pour punir ce monde, le Général décide de passer à tabac tout le clergé lors de la cérémonie, le 23 mai 1976. Mais la manœuvre échoue grâce à Mgr Gbikpi alors curé. Dans son ouvrage, à ce propos, M. Comi Toulabor va plus loin : «Pris à son propre piège, et pour faire preuve de d’innocence, le pouvoir envoya des militaires garder les paroisses. C’est là une des ruses de guerre du général Eyadéma : initier la répression tout en se mettant en retrait par rapport à elle pour sauvegarder une face souriante de Janus, négociable sur le marché international » [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 190.]
Ces remarques faites par M. Comi Toulabor dès 1986, se confirmeront par la suite, lorsque le général Eyadéma enverra ses éléments incontrôlés à l’assaut du processus de la transition démocratique en 1991.

Dans le cadre de la politique d’authenticité, Mobutu avait institué dans son pays, «l’animation politique» ; une sorte de combinaison de chants et de danses vantant les mérites du chef et du parti unique. L’animation, sera introduite au Togo lors de la visite du Président zaïrois en 1972.
Dans le contexte togolais, Comi Toulabor définit l’animation comme : «Une grande messe régulièrement organisée à coup de slogans, de chansons, de danses, de banderoles et de marches de soutien au «Miraculé de Sarakawa » pour célébrer les bienfaits de sa politique pour le peuple, ses qualités exceptionnelles et son intrépide courage dans la nationalisation des phosphates de la CTMB. » [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 198.]

Ces chants et danses con moto à son endroit, et les relations diplomatiques et d’amitiés naissantes entre le Togo et la Corée du nord en 1974, vont parfaire la déification de Gnassingbé Eyadéma. Pyong Yang érigera des statues colossales de bronze à la gloire du «Timonier national», construira des portraits géants, fabriquera montres et macarons à l’effigie d’Eyadéma ; tournera un film : Le Togo en marche toujours avec Eyadéma , vantant les mérites de ce dernier. C’est ainsi que le «timonier national préalablement exorcisé de sa médiocrité par les pouvoirs médiumniques des chants et des danses », sentira peu à peu grandir sa puissance au plan national et au niveau international.
Au plan national, à partir des années 1974, nul, y compris son propre entourage, n’osera le défier par une quelconque critique. Au cours de la même période, il commence à prendre quelque liberté avec le budget national et les aides au développement. En 1979, Eyadéma aurait confié à Nutépé Bonin (ex-conseiller en communication d’Eyadéma), qu’il ne possédait que 90 milliards de F CFA. Plus du budget togolais de l’époque. La torture et l’élimination physique commencent pratiquement à la même période que les détournements de fonds publics. La torture, l’armée en est le maître d’œuvre. En juillet 1975, le commandant Comlan, jeune et brillant officier, trouve la mort après d’atroces sévices. En désaccord avec Eyadéma, ce dernier aurait participé personnellement à la séance de torture de l’officier. D’autres mises à mort sans procès suivront. En 1977, le lieutenant Gnéhou (beau-frère d’Eyadéma) est mitraillé en pleine rue. Il sera transporté à l’hôpital de Tokoin, où il sera achevé nuitamment par un commando. Son seul tort est d’avoir organisé une réunion des officiers du Nord, à l’insu du général Eyadéma. Les assassinats politiques ne se limitent pas à l’élite militaire et civile. La mort par la torture militaire rôde dans tous les milieux sociaux. Les tracas débutent souvent par délation, alimentée par tout un réseau officiel (celui des animateurs du RPT), ou d’éléments occasionnels opérant pour une récompense matérielle. C’est dans le cadre d’une telle répression, que M. Pascal Agbessie, un chargé d’affaires de l’ambassade du Togo au Gabon, est ramené manu militari à Lomé en 1979 et enfermé, puis torturé à la gendarmerie. Motif : il avait un brouillon d’article mettant en cause la mauvaise gestion de leur pays par les responsables africains. Après près de deux années de prison, faites de tortures et de brimades, il aura la vie sauve grâce à l’intervention d’Amnesty International. La Conférence nationale souveraine fera plusieurs révélations dans le cadre des embastillements sans jugement. La CNS fera aussi état des diverses expropriations commises par Eyadéma pour la construction de sa propre résidence, ou pour agrandir les réserves d’animaux sauvages. Ainsi en 1981, dans le but d’étendre la réserve de la Kéran dans l’Oti, un commando de paras brûlera cases et bétail, afin de déloger les autochtones des lieux. Ceci sans dédommagement aucun.
Nonobstant son impopularité croissante dans le pays, pour cause de détentions arbitraires, d’assassinats politiques, de gabegie, de détournement de femme d’autrui, Eyadéma va tenter de s’imposer en tant que médiateur de certains conflits. Il propose ses «Bons offices». Déjà en 1968, l’OCAM (Organisation Commune Africaine et Malgache) lui aurait confié une mission de réconciliation entre le Zaïre et le Congo. A ce sujet, Comi. Toulabor doute : «Il est peu probable que l’OCAM ait désigné l’inculte sergent-chef Eyadéma arrivé au pouvoir en 1967 et peu expérimenté donc. En tout cas à l’époque, il parlait trop mal le français pour que l’OCAM lui confiât une quelconque mission de paix. » [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 158.] 
Entre 1972 et 1976, Gnassingbé Eyadéma aurait œuvré pour le rapprochement du président nigerian Gowon, avec ceux du Gabon (Bongo) et de la Côte-d’Ivoire (Houphouët-Boigny). Libreville et Abidjan avaient eu le tort aux yeux du général Gowon, d’avoir soutenu la cause biafraise. En janvier 1975, une commission de réconciliation tient sa réunion finale à Lomé‚ en vue de mettre fin au conflit frontalier entre le Mali et la Haute-Volta. En 1978, un autre président africain, Sékou Touré (Guinée), aurait aussi bénéficié de la médiation de Gnassingbé Eyadéma dans le cadre d’une querelle entre la Guinée et ses voisins (Sénégal et Côte-d'Ivoire).
Selon l’entourage d’Eyadéma, ce dernier rêvait d'un prix Nobel de la Paix lorsque dans les années 1980, il franchit le Chari en pirogue pour débarquer à N’Djaména, afin de trouver remède à la crise opposant les deux frères-ennemis du Tchad, Hissen Habré et Goukouni Weddeye.

Après la transition togolaise ratée, Eyadéma aura plus que jamais besoin de servir dans de «Bons offices» pour redorer son blason terni par les massacres perpétrés par ses hommes sur le plan intérieur : c’est le cas au cours du conflit de Bakassi entre le Cameroun et le Nigeria. En mars 1997 à Lomé, en marge de la réunion extraordinaire sur le Zaïre, Eyadéma forcera Abatcha et Biya à se serrer la main devant les caméras.
Eyadéma va s’illustrer dans le conflit du Zaïre entre Kabila et Mobutu. Il subira même l’affront de se voir refouler quand l’Afrique du sud décide de prendre le problème en main, après l’échec de la réunion de Lomé.
En définitive, le général Eyadéma ne réglera véritablement aucun de ces conflits de façon durable. Mais pour lui, l’essentiel est d’abord de participer à la recherche de solutions, en vue de parfaire son image d’«homme de paix» ; une image dont il ne dispose pas à l’intérieur de son propre pays. 
 
 

Au plan intérieur, Eyadéma va bientôt devoir faire face à de sérieux problèmes économiques. L’embellie des phosphates n’a duré qu’un temps, à peine une décennie. Ses recettes ont servi à construire des hôtels, quelques «éléphants blancs», et à bâtir hôpitaux et routes dans la région de Kara. En 1980, la somme destinée à l’investissement public a chuté de 100 à 40 milliards de F CFA. Les intérêts de la dette à eux seuls suffisaient à grever le budget togolais. En 1983, la dette du pays s’élevait à 314 milliards de F CFA. 

Au plan strictement politique, les événements viennent, si besoin en est, démontrer que tous les Togolais n’étaient point debout comme un seul homme derrière «Le Guide bien-aimé».
En 1985, des charges-plastics tonnent à Lomé. Entre le 23 et le 25 septembre 1986, un putsch a failli renverser Eyadéma. Ce dernier fera appel au Zaïre et à la France. Mais les combats cesseront avant l’arrivée des troupes «alliées» du Togo. Ce complot, comme celui de 1977, est attribué aux fils expatriés de l’ancien président Olympio. Mais hélas pour Gnassingbé Eyadéma, la contestation ne se limitait pas seulement aux Olympio. A l’intérieur du pays, la contestation est latente, tandis qu’à l’extérieur du Togo, les expatriés tentent de s’organiser contre l’autocratie d’Eyadéma..
La plupart des organisations sont basées à Paris. On y retrouve pêle-mêle : le MTD (Mouvement Togolais pour la Démocratie) ; le PCT (Parti Communiste Togolais) ; le FDLT (Front Démocratique pour la Libération du Togo) ; le MNRT (Mouvement National pour la Révolution Togolaise) ; le PPDD (Parti Populaire pour la Démocratie et le Développement). Certains, comme le MTD, constituent un conglomérat de nostalgiques, non seulement de S. Olympio, mais aussi de personnalités ayant servi le pouvoir d’Eyadéma, avant de tomber en disgrâce. La plupart de ces partis regroupe à peine quelques dizaines de militants. Ils ne disposent en général que de petits moyens leur permettant de s’offrir, pour quelques uns d’entre eux, un périodique en vue de la diffusion de leurs idées. L’organe Ablodé (Indépendance en éwé) du FDLT, paraît occasionnellement. Les tapages médiatiques orchestrés par ces groupuscules, ne réussiront pas à égratigner le régime Eyadéma.
Les gouvernements français de gauche comme de droite le savent. Ils laissent peu ou prou s’agiter ces expatriés. Seul le vent de démocratie venant de l’Est de l’Europe va contribuer à faire bouger un peu la dictature éyadémiesque.
A Bucarest, le dictateur roumain est chahuté par son peuple un jour de décembre 1989. Quelques jours plus tard, le régime de Nicolas Ceausescu est balayé par le vent de la Révolution roumaine. Le vent de l’Est va aussi balayer certains régimes dictatoriaux africains, comme le pouvoir marxiste de Mathieu Kérékou au Bénin. La France de François Mitterrand tente d’accompagner ce bouleversement politique mondial. Il prendra le train du changement en marche. M. Alain Duhamel, journaliste français, écrivait à propos du général De Gaulle et de la décolonisation. : «Là encore, il s’agissait de réussir une retraite. Là encore, le style du personnage empêchait qu’elle ne fût ressentie comme une débandade. » [Duhamel (A.), De Gaulle/Mitterrand–La marque et la trace, Flammarion, Paris, 1990, p. 73.] A la conférence franco-africaine de La Baule (juin 1989), le président Mitterrand invite ses homologues africains à plus de démocratie. Il conclut son discours en décrétant en substance : «La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté. » Le général Eyadéma, avec d’autres chefs d’Etat, sont rentrés fâchés des recommandations de démocratisation émises par M. Mitterrand. Les peuples africains, quant à eux, accueillant favorablement les paroles du Président français, le prennent au mot. Ils accélèrent leurs revendications de liberté et de démocratie. A Bamako, le dictateur Moussa Traoré, à la tête depuis deux décennies, d’un régime corrompu, déclare : «Je ne démissionnerai pas, j’ai été élu par le peuple malien. ! ». Il sera destitué par le peuple malien.
Au Togo, Gnassingbé Eyadéma va tenter, contraint et forcé par le nouvel environnement international, d’accorder quelques semblants de liberté. Il va tolérer la création d’une Ligue des Droits de l’Homme.
Mais, le 5 octobre 1990, de jeunes distributeurs de tracts sont condamnés par le Tribunal correctionnel de Lomé. Les étudiants manifestent contre les forces de l’ordre. C’est le début de la fronde des jeunes et des soucis pour Eyadéma. Il envoie son armée rétablir l’ordre.


22:38 Écrit par K. Kpadja | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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